Dans cet article-ci, c'est donc l'histoire des premières années de la FI que j'entreprends de raconter, en mêlant les évènements qui ont jalonné sa construction, le contexte politique national de l'époque et mon expérience militante. Le but en est de comprendre comment elle s'est construite pour devenir l'une des principales forces politiques, comment elle a évolué dans son fonctionnement et dans ses prises de position et comment a évolué le contexte politique autour d'elle. Je considère que la FI a considérablement changé dans son fonctionnement et dans ses relations internes aux alentours de 2022 avec la mise en place des boucles départementales, les effets produits par l'entrée dans ses rangs du Parti Ouvrier Indépendant ainsi que l'obtention d'un groupe parlementaire important avec les moyens financiers qui l'accompagnent. Cet article traitera donc de la période précédente, le moment auquel la FI a été la plus "populiste" et la plus "gazeuse" – on expliquera ce que cela signifie dans ce qui suit.
I/ Personnalisation et retournement de la communication : jlm2017.fr
Dans les premiers temps, on ne l'appelait même pas la France Insoumise : Jean-Luc Mélenchon avait annoncé à la télévision que sa candidature à l'élection présidentielle de 2017 serait organisée sur la base d'un site internet qui à l'époque s'appelait jlm2017.fr, sur lequel n'importe qui pouvait s'inscrire et créer son "groupe d'appui" à l'échelle locale, sans avoir besoin de payer une cotisation ou d'être membre du Parti de Gauche ; "La France Insoumise" était le slogan qui apparaissait en tête de ce site mais lorsque nous en parlions au sein du PG, il a dans un premier temps été fréquent de dire "JLM2017". Mélenchon s'était inspiré des méthodes de Bernie Sanders aux États-Unis pour cette idée d'un collectif de campagne lié uniquement par un site internet à l'échelle nationale. Cette stratégie n'était pas une surprise pour nous : elle avait été votée par le Conseil National du PG. Le PG n'avait pas les forces à lui seul pour porter une candidature à l'élection présidentielle de 2017, or nous n'avions plus d'alliés puisque Pierre Laurent du PCF et Clémentine Autain d'Ensemble (déjà...) avaient annoncé leur intention de participer à une "primaire de la gauche" qu'organiserait le Parti Socialiste. Le choix d'un mouvement dépassant les partis politiques était donc logique pour nous qui ne voulions pas d'une "unité de la gauche" illusoire alors que la politique du PS était très clairement de droite.
Ce qui nous a surpris, en revanche, c'est la forme que Jean-Luc Mélenchon et son équipe avaient donné au mouvement. Le site internet était dédié à soutenir un homme politique dans sa campagne présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, point final ; le collectif auquel il devait donner naissance n'existait à ce moment que pour lui. Cette personnalisation a déchaîné les attaques de nos adversaires sur notre gauche comme sur notre droite et nous-mêmes grincions des dents. Je me suis pourtant rapidement fait une raison pour ma part et la majorité de mes camarades également : que nous restait-il pour nous lancer dans une campagne présidentielle, après tout ? Les huit mille adhérents revendiqués du PG, ce qui devait faire au grand maximum trois mille militantes et militants sur le terrain ? La plupart des gens ne connaissaient même pas notre existence, ils ne connaissaient que le défunt Front de Gauche. La seule chose qu'il nous restait, c'était donc le charisme de l'ancien candidat à l'élection présidentielle du Front de Gauche : Mélenchon. Lui, les gens le connaissaient. Sa combativité avait été appréciée de beaucoup de gens. Si nous voulions pouvoir construire une organisation de gauche solide, nous ne pourrions donc nous appuyer que sur sa popularité personnelle, et tant pis si on ne devait jamais instituer un tribun en sauveur suprême.
Autre chose nous a fait lever les yeux au ciel : le retournement des codes ce communication. Nous passions du drapeau rouge, ou rouge et vert pour celui du Parti de Gauche à partir de 2013, à un site internet... bleu-blanc-rouge. Un bleu clair et un rouge presque orange qui n'étaient pas ceux auxquels on était habitués en politique mais tout de même : nous n'avions plus de démarcation visuelle marquante avec la droite et cela revenait à rompre tout lien visuel avec l'histoire du mouvement ouvrier. Là encore, cela n'a pas manqué de susciter les attaques de tout le reste de la gauche. Nous nous y sommes faits : après tout, ça allait bien avec le fait que Jean-Luc Mélenchon convoquait l'imaginaire de la Révolution française en axant sa campagne sur la VIème République. Nous attendions avec un mélange d'enthousiasme et d'anxiété de voir ce que donnerait cette audace sur le terrain : allions-nous nous ridiculiser ou prendrions-nous notre envol ?
Le logo d'origine de la France Insoumise, image Wikimedia Commons.
II/ Se construire à l'ombre du mouvement contre la loi El-Khomri
Le contexte travaillait cependant pour nous : en ce mois de février 2016, le gouvernement Valls a dévoilé la loi El-Khomri, attaque d'une violence inédite contre les droits des travailleuses et travailleurs qui détruisait le principe de faveur dans la hiérarchie des normes entre conventions d'entreprises, accords de branche et loi. Ce nouveau coup de poignard dans le dos porté par le PS a mis le feu au poudre : les organisations syndicales ont enfin déployé grèves et manifestations massives, lycéens et étudiants se sont engagés dans la contestation en bloquant leurs établissements et de nouvelles formes de subversion se sont épanouies sur internet avec l'émergence de vidéastes politiques de gauche sur Youtube qui ont choisi de se faire les relais de la souffrance au travail. Face à ce mouvement, l'État dirigé par le PS a répondu en franchissant un nouveau seuil dans la violence : nous avons vu tomber les grenades et les coups de matraque alors qu'il n'y avait aucune violence sérieuse du côté des manifestants, des gens ont été éborgnés, des vidéos accablantes ont commencé à faire le tour d'internet. Cette montée dans la violence du gouvernement Valls n'a pourtant pas conduit à une intensification de la riposte syndicale : comme lors du mouvement contre la réforme des retraites sous Sarkozy, elles en sont restés à des journées d'action sans passer à la grève illimitée. Il y avait pourtant dans la société un refus que ce mouvement soit aussi sage : le journaliste François Ruffin et l'économiste Frédéric Lordon, devenus des porte-parole respectés du mouvement, ont commencé à organiser l'occupation prolongée des places sous la forme du mouvement Nuit Debout, afin de s'en servir comme assemblées citoyennes pour dénoncer et projeter ensemble un monde meilleur.
De notre côté, nous investissions à fond le mouvement, nous rendant devant les lycées pour informer les adolescents de l'avenir sombre que le gouvernement leur préparait, formant des cortèges PG-FI lors des manifestations, participant aux assemblées générales dans les universités et à Nuit Debout en cherchant à leur donner les débouchés les plus concrets possibles. Confrontés à l'énormité de la trahison de François Hollande et ses ministres qui appliquaient cyniquement la politique inverse de celle pour laquelle ils avaient été le début, tous les gens qui participaient au mouvement comprenaient que l'on veuille balayer la Vème République et les traités européens actuels pour instaurer un pouvoir plus démocratique. Ils comprenaient aussi que le PS était passé dans l'autre camp : François Ruffin exprimait un sentiment très commun en proclamant qu'il ne voterait plus jamais PS (ce qui est très ironique au vu de sa trajectoire ensuite), Pierre Laurent et Clémentine Autain durent renoncer à leur projet d'une primaire commune avec le PS. Pour autant, nous nous heurtions au refus du mouvement de se structurer pour durer ; nous le savions, à ce rythme, Nuit Debout n'empêcherait pas le mouvement social de s'essouffler et la loi odieuse de passer.
Pour avoir été une défaite sociale, le mouvement contre la loi El-Khomri nous avait néanmoins fait progresser. Des rapprochements avaient eu lieu dans les cortèges : nous étions rejoints par des manifestants révoltés sans expérience militante, par de rares militants d'Ensemble (il y a eu des engagements importants de militants PCF dans certains départements mais pas dans le Rhône), par la petite organisation trotskyste Révolution dont j'appréciais le journal et qui avais pris acte du fait que nous avions été les seuls à nous montrer conséquents au sein du Front de Gauche.
III/ Acter une stratégie de rupture
L'été 2016 donna également lieu à la première "caravane des droits" : c'était une idée de l'équipe de campagne nationale, deux caravanes sillonnaient la France pour passer leurs journées dans des quartiers populaires à rechercher pour les gens les aides auxquelles ils avaient droit et les aider à s'inscrire sur les listes électorales ; ça leur était utile et ça nous permettait de lutter contre l'abstention endémique d'un électorat susceptible d'être convaincu par notre programme, c'était parfait. La caravane est arrivée à Lyon en août avec à son bord deux primo-militants et une militante des Jeunesses Communistes ; cela nous a fait bonne impression car cela montrait que la FI ne serait pas verrouillé par le parti qui l'avait créé. Avec elle, nous avons ainsi passé nos journées à La Duchère, Vaulx-en-Velin, Vénissieux puis Villeurbanne. Nous montrions aux gens à quoi ils avaient droit en cherchant avec eux sur des tablettes connectées, nous avons même fait un peu de porte à porte accompagnés d'un journaliste d'un média local, le tout avec un accueil chaleureux. Le mode d'action des "caravanes" est depuis resté l'un des marqueurs forts de la FI en termes de méthode.
À la fin de l'été, enfin, le Parti de Gauche organisait son université d'été à Toulouse. Il y fut beaucoup question des débats qui agitaient la gauche à ce moment-là, sur le revenu de base (possibilité finalement écartée du programme de la FI, à raison selon moi), comment faire face à la violence dans les mouvements sociaux mais aussi et surtout notre stratégie. C'était l'époque où les idées de la philosophe belge Chantal Mouffe étaient à la mode, construire un bloc opposant un "nous" à un "eux" sur une base qui ne soit pas forcément de classe, ce qu'elle qualifiait de populisme de gauche ; certains comme son disciple espagnol Iñigo Errejón allaient plus loin et considéraient qu'il fallait même cesser de se revendiquer comme étant de gauche. Jean-Luc Mélenchon mettait en avant les convergences de la pensée de Mouffe avec sa théorie de "l'ère du peuple" selon laquelle la lutte pour l'égalité s'articulait dorénavant autour de l'ensemble des gens privés de la propriété sur les grands réseaux devenus nécessaires à la vie dans le monde contemporain, dominés par une oligarchie ; la théorie de Mouffe justifiait pour lui le fait qu'il parlait désormais de peuple mais très peu de gauche et qu'il se réfère moins à des classes sociales définies précisément. Tout cela m'inspirait une profonde méfiance et c'est toujours le cas mais cela avait au moins le mérite de nous sortir des sornettes sur "l'unité de la gauche", la nécessité de faire la synthèse, de ne froisser personne. J'étais par ailleurs d'accord que nous ne devions pas être exagérément traditionalistes dans notre communication : c'était le signifiant qui était au service du signifié, pas l'inverse, et j'avais suffisamment étudié nos adversaires pour savoir que l'extrême-droite ne s'était pas reconstruite en s'accrochant à ses symboles et à son vocabulaire du XXème siècle.
Les thèmes sur lesquels la grande campagne présidentielle de 2017 ont été lancés ont finalement été la VIème République et l'enjeu écologique. 2017 allait être l'année de la reprise économique après les années de crise économique 2008-2016 mais la crise et surtout les politiques d'austérité qui avaient été imposées à sa suite avaient creusé un gigantesque fossé entre les institutions politiques et les citoyens alors même que le danger économique était en train de passer. Le PS ne s'en rendait pas compte et le parti de Nicolas Sarkozy qu'il avait rebaptisé à tort Les Républicains non plus, les grands médias encore moins, mais nous si. Il y avait une volonté citoyenne de reprendre le pouvoir, qu'avaient exploité l'extrême-droite, non seulement le FN mais aussi les groupes fascistes dans ses marges dont le plus populaire était à ce moment-là Égalité & Réconciliation, ou des groupes de droite souverainiste à la limite des précédents, en particulier l'Union Populaire Républicaine de François Asselineau qui était partout sur internet et faisait du "Frexit" l'alpha et l'oméga de sa politique. Nous, nous arrivions avec un discours de rupture avec la Vème République, les traités européens et, dans une perspective lointaine mais non-dissimulée, le capitalisme, en proposant de faire de cette rupture non pas le début de la fermeture et de la ségrégation mais celui de l'épanouissement dans une société laissant la place à chacun. Le programme me semblait trop timoré sur certains points, en particulier sur les nationalisations et les salaires mais peu importait : la direction était la bonne.
IV/ Le jeu de chamboule-tout
Pour les médias et pour les partis institutionnels, en effet, ce qui allait se passer pour l'élection présidentielle de 2017 ne faisait aucun doute : l'ancien premier ministre Alain Juppé était fort d'une énorme popularité selon les sondages, le technocrate détesté qui avait mis la France en grève en 1995 par ses attaques contre la sécurité sociale faisait parait-il figure de vieux sage à présent ; il battrait à la primaire de LR Nicolas Sarkozy, englué dans ses affaires judiciaires, puis écraserait dès le premier tour François Hollande pour le PS, derrière lequel Mélenchon ferait peut-être dix ou onze pour cent ; au second tour, il vaincrait le Front National grâce à un "front républicain", les électeurs de gauche étant contraints de voter pour lui afin de faire barrage au FN, et il pourrait alors poursuivre les politiques néolibérales avec un virage réactionnaire de plus – il voulait supprimer le droit du sol, entre autres choses... Sauf que rien ne s'est passé comme prévu.
C'est d'abord à Europe Écologie-Les Verts que la colère des électeurs envers les responsables de la situation a commencé à se manifester : l'ancienne ministre de Hollande Cécile Duflot a été battue dès le premier tour de la primaire ouverte de son parti. Le second tour s'est joué entre deux figures de l'aile droite d'EELV, le très néolibéral Yannick Jadot et la réactionnaire Michèle Rivasi, épinglée pour ses connivences avec l'extrême-droite ; c'est le premier qui l'a emporté, devenant le candidat d'EELV à l'élection présidentielle 2017. Personne n'y a prêté beaucoup d'attention sur le moment. Lorsque LR a lui aussi organisé une primaire ouverte pour désigner son candidat, en revanche, le choc médiatique a été immense : Nicolas Sarkozy a été éliminé dès le premier tour, une formidable humiliation pour l'ancien Président de la République ; son ancien premier ministre François Fillon, devenu entretemps le candidat de La Manif Pour Tous, l'avait doublé sur sa droite, puis il a écrasé au second tour Alain Juppé. La soi-disant popularité du maire de Bordeaux n'était que mollesse, elle n'avait pas déplacé les électeurs pour le sauver. Comprenant qu'il n'échapperait pas à la colère populaire, François Hollande a alors annoncé qu'il ne serait pas candidat à sa réélection, ce qui était inédit. Le PS a donc organisé à son tour en janvier 2017 une primaire ouverte pour désigner son candidat, les deux favoris étant l'ancien premier ministre Manuel Valls, le symbole vivant de la loi El-Khomri et de la violence qui s'était abattue sur les manifestants, et l'ancien ministre de l'économie Arnaud Montebourg, porteur d'une ligne économique vaguement keynésienne et d'une idée de VIème République qui donnerait plus de place au premier ministre.
Mais non, toujours pas : Montebourg s'est fait doubler au premier tour sur sa gauche par un autre ancien ministre de Hollande en rupture avec Valls, Benoît Hamon, sur une ligne de redistribution des richesses et de protection de l'environnement, il avait notamment repris la fameuse idée du "revenu de base", en réalité infinançable si le but était qu'il soit au-dessus du seuil de pauvreté mais cet horizon avait suffi à mobiliser les électeurs en sa faveur ; il a défait Valls au second tour, produisant une situation incongrue au sein du PS où l'appareil dirigé par Jean-Christophe Cambadélis avait une ligne politique opposée à celle de son candidat à l'élection présidentielle.
Jusque-là, nous avions observé ce jeu de chamboule-tout avec un mélange d'amusement et de fascination : cela confirmait que nous avions eu raison de refuser de nous engager dans des primaires et qu'il y avait bien un électorat en colère qui pourrait nous soutenir. La victoire de Benoît Hamon nous a en revanche beaucoup moins fait rire : les électeurs n'avaient peut-être pas conscience que derrière le gentil candidat qui faisait sa campagne en rouge et vert, c'était toujours l'appareil du PS qui fournirait les candidats aux élections législatives ; ne risquait-il pas de prendre notre place ? Les médias et nos adversaires étaient quant à eux convaincus que nous étions cuits, un élu du Parti Radical de Gauche a même osé me soutenir que nous ne ferions "même pas 10%". Le candidat d'EELV Yannick Jadot a retiré sa candidature pour soutenir celle de Benoît Hamon, violant le mandat que lui avait donné les électeurs de la primaire EELV – ce n'est qu'après avoir annoncé son choix qu'il leur a demandé leur avis. Le PS s'est mis à nous harceler d'appels à "l'unité de la gauche" (déjà...), complaisamment relayés par les médias mais aussi par beaucoup de militants d'Ensemble.
Nous nous sommes concentrés sur ce qui rendait le programme de Benoît Hamon inapplicable, son refus de rompre les traités européens et la question du financement de son revenu de base, et nous avons serré les dents. Heureusement, celui que l'on commençait à appeler "le vieux" avait encore plus d'un tour dans son sac.
V/ L'envol de 2017
Pendant ce temps, le paysage politique autour de nous bougeait à toute vitesse. François Fillon, devenu le nouveau favori invincible de la présidentielle selon les sondages après avoir remporté la primaire LR, a commencé à vaciller : son discours annonçant des attaques sociales d'une ampleur sans précédent commençait à devenir connu et ensuite a été révélée par Le Canard enchaîné l'affaire d'emploi fictif impliquant son épouse. C'est à ce moment que la candidature d'Emmanuel Macron a percé : soutenu par un battage médiatique sans précédent, l'ancien Ministre de l'économie de François Hollande se présentait avec l'appui d'un collectif organisé pour lui par le maire PS de Lyon Gérard Collomb ; son discours assurant que l'"uberisation" de l'économie générerait des emplois et des revenus confortables pour tout le monde d'une façon plus libre passait mieux que celui de Fillon. Comme nous, son nouveau parti En Marche se présentait comme devant balayer les anciennes élites politiques. Son programme n'était pourtant rien d'autre qu'un nouveau seuil de violence dans le néolibéralisme – c'était lui, l'auteur originel de la loi El-Khomri... Le meeting de Lyon nous avait permis de rester dans la course mais comment allions-nous faire pour rattraper nos adversaires PS, LR et EM, à présent ?
Nous n'étions pas sereins, arrivés au meeting de la Bastille à Paris en mars 2017, à la date anniversaire de l'insurrection de la Commune de Paris. Partis à une heure très matinale en car pour l'organisation, nous attendions sur la place de la République l'arrivée du cortège emmené par Mélenchon, exposés au froid et aux rumeurs pessimistes. "Ah, si là il n'y a pas assez de monde, on est morts !" s'est exclamé un camarade de Montpellier, exprimant l'anxiété générale. Nous jouions énormément de notre crédibilité sur le grand meeting de la capitale. Mais lorsque le cortège est arrivé, j'ai ouvert des yeux ronds : c'était immense. La place était pleine et la foule débordait amplement dans les rues adjacentes. Les médias seraient obligés de conclure qu'il y avait effectivement plus de cent mille personnes ! La communication visuelle a surpris tout le monde : les drapeaux français étaient partout ; grâce à un ardent discours de Mélenchon sur la VIème République, ils redevenaient un symbole révolutionnaire plutôt que celui de l'ordre établi. Cette fois, nous n'avions pas eu besoin d'artifice technologique pour fasciner tout le monde : la puissance du mouvement et son discours novateur avaient suffi. Nous grignotions notre retard sur le PS dans les sondages à mesure que les classes populaires se mettaient à suivre la campagne.
Pourtant, nos adversaires sous-estimaient encore Jean-Luc Mélenchon : ils ont commis une erreur qu'ils ne referaient pas en 2022, accepter de débattre avec lui. Le premier débat télévisé avait lieu seulement quelques jours après le meeting de la Bastille ; Mélenchon y a soigneusement défendu son programme, a su se montrer drôle et mettre en cause ses adversaires, puis a conclu sur l'horizon de la souveraineté populaire. A contrario, Benoît Hamon avait été effacé, Macron emphatique mais creux, Fillon sur la défensive pour des raisons aisément imaginables – restait, hélas, Marine le Pen qui jouait habilement de la confusion entre souveraineté populaire et souveraineté nationale, mais on ne se rendait pas compte à l'époque que le "souverainisme" mobilisait en fait beaucoup moins qu'on ne le croyait. Du jour au lendemain, nous avons vu une différence abyssale sur le terrain : plusieurs personnes venaient nous féliciter ou nous remercier lors de nos tractages dans des quartiers habités plutôt par les classes moyennes, avant cela nous n'avions droit à un tel accueil que dans les banlieues populaires, et encore ! Il est alors arrivé ce que nous avions espéré : alors que l'échéance se rapprochait à toute vitesse, nous sommes passés devant le PS dans les intentions de vote. Le PS et ses amis qui nous avaient harcelés d'appels à "l'unité de la gauche" sont devenus brusquement muets – ils n'avaient évidemment aucune intention de se retirer pour nous, pas plus que nous n'en avions eu de nous retirer pour eux, leur hypocrisie éclatait au grand jour. Benoît Hamon s'est effondré, nous nous sommes envolés. Nous avons alors été pris d'un doute : jusqu'où pouvions-nous monter, exactement ? Plus tard, dans le car qui nous ramenait du meeting de Marseille, nous avons appris qu'une enquête d'intentions de vote nous donnait même devant François Fillon ; nous avons hurlé de joie.
La possibilité que nous arrivions au second tour de l'élection présidentielle a chamboulé tout le monde. La presse bourgeoise, prenant enfin la mesure de la menace qui planait sur ses propriétaires, s'est lancée dans une grande campagne d'articles destinés à effrayer les électeurs, expliquant que la France était au bord du stalinisme, titrant "Maximilien Ilitch Mélenchon" ; à l'opposé, le NPA qui nous avait jusque-là accablé d'attaques souvent déloyales a admis que finalement, ce serait une bonne chose que Jean-Luc Mélenchon remporte la présidentielle ; invité à une réunion du Parti Ouvrier Indépendant en remplacement du cosecrétaire départemental du Parti de Gauche, qui était bloqué à Paris, j'ai eu la surprise d'entendre les "lambertistes" annoncer leur soutien à la France Insoumise à deux semaines du premier tour alors qu'ils nous avaient jusque-là ignoré... Je me suis empressé de faire un discours mettant en avant nos points de convergences sur la laïcité, la Vème République et le refus des politiques d'austérité.
Nous avons raté le second tour mais de très peu : seulement six cent mille voix nous en séparaient, Mélenchon était à peine derrière Fillon, lui-même à peine derrière Macron. Lorsque je suis arrivé à la soirée électorale après avoir fini le dépouillement dans mon bureau de vote, c'est en riant à moitié qu'un camarade s'est exclamé en me voyant "On a perdu !". Nous étions passés si près... 19,58% des voix, c'était plus qu'aucun d'entre nous ne l'espérait au début de la campagne. L'élection présidentielle 2017 laissait en outre l'échiquier politique français renversé : le PS s'était effondré à 6% alors qu'il était le parti le plus puissant de France cinq ans plus tôt, LR s'était fait doubler par En Marche et le FN était en tête. Les deux partis politiques qui avaient dominé la vie politique française pendant quarante ans étaient tombés et on ne savait pas encore ce qui allait prendre leur place. C'est à ce moment que j'ai lu dans les cahiers de prison de Gramsci un passage où il expliquait ce que faisait la classe dominante dans les situations où le pouvoir commençait à lui échapper : se rassembler en un seul parti, se donner un chef, faire des promesses démagogiques tout en abattant la répression sur ses adversaires. J'ai pensé à Macron et je me suis dit que l'avenir risquait d'être périlleux.
VI/ "Un gaz, s'il n'y a rien pour le contenir, il se disperse"
Pour ma part, je pensais que maintenir une coexistence PG/FI serait une mauvaise idée. Où seraient prises les décisions, dans ce cas ? La FI n'avait pas d'adhérents ni de structure locale formelle qui dépasse les groupes d'appui ; puisqu'il suffisait de s'inscrire en ligne pour y participer, ça ne pouvait pas être un cadre pour prendre des décisions ou désigner des représentants. Au PG ? Mais nous n'étions plus qu'une petite partie de la FI, quelle légitimité aurions-nous ? À ce compte-là, autant dissoudre la FI et inviter ceux que l'on commençait à appeler les insoumis à rejoindre le PG s'ils souhaitaient continuer. La meilleure solution me paraissait être de structurer la FI avec des organes représentatifs élus et des adhérents, de proclamer l'écosocialisme comme sa doctrine et d'y dissoudre le PG ou en tout cas d'en faire un courant de la FI. J'ai alors été confronté à l'incompréhension de mes camarades du PG dont la majorité écrasante refusaient cette solution au motif que ce serait faire de la FI "un parti comme les autres" – les mêmes, pourtant, auraient plus tard l'occasion de se plaindre de ne pas être consultés dans des décisions nationales... Mélenchon, quant à lui, disait clairement qu'il était opposé à une telle structuration et que la FI devait rester un mouvement "gazeux", sans instances solides ni frontières fixes : il n'y aurait que les groupes d'appui d'un côté et son équipe de l'autre, le seul lien entre les deux viendrait de consultations plébiscitaires sur le site et de conventions d'insoumis tirés au sort ; selon lui, cela maintiendrait l'unité du mouvement. Nous sommes donc restés dans cette situation bizarre avec un PG et d'autres petites organisations qui se réunissaient pour acter chacune une ligne politique mais n'étaient pas présentes en tant que telles sur le terrain, et une FI présente sur le terrain mais où la ligne tombait d'un niveau national non-élu, organisé par Manuel Bompard. Le congrès du PG en 2018 se borna à prendre acte de cette situation tout en se donnant un objectif de formation à l'intérieur de la FI dont la mise en œuvre n'était pas précisée.
Un tel fonctionnement heurtait mes convictions luxemburgistes. Je pensais, et je pense toujours, que la sagesse d'une direction politique vaut moins que la capacité des masses à apprendre elles-mêmes dans une organisation, y compris en faisant leurs propres erreurs ; que le rôle d'un parti devait être d'apprendre collectivement à s'organiser, à débattre et à exercer le pouvoir. Si la FI ne donnait pas de cadre pour le faire, je craignais que les militants ne restent pas, hors du contexte électrisant de l'élection présidentielle. Comme me l'a dit le camarade de Révolution présent dans mon groupe d'appui, qui partageait mon point de vue là-dessus, "Un gaz, s'il n'y a rien pour le contenir, il se disperse"...
Dès l'automne 2017, nous avons constaté qu'une grande partie des militantes et militants arrivés pendant la campagne présidentielle ne restaient pas. Au cours des deux années sans élection qui ont suivi les législatives, une guerre sociale s'est installée en France avec le mouvement contre la loi travail bis, qui achevait ce que la loi El-Khomri avait commencé, la mise en place de la sélection à l'université puis la taxe carbone qui lèverait contre elle le mouvement spontané des Gilets Jaunes ; les mouvements de contestation ont alors fait l'objet de nouveaux débordements de violence du pouvoir et de ses soutiens avec la mutilation de nombreux manifestants pacifiques par les tirs de la police, le doyen de la faculté de droit de Montpellier faisant appel à la milice fasciste de la Ligue du Midi pour tabasser des étudiants occupant un amphithéâtre et même un agent de l'Élysée, Alexandre Benalla, filmé en train de frapper des manifestants en se faisant passer pour un policier, ce que Emmanuel Macron commentera d'un "Qu'ils viennent me chercher !"... Une citoyenne du nom de Zineb Redouane fut tuée à sa fenêtre par une grenade de la police pendant une manifestation des Gilets Jaunes. Dans ce contexte, le petit groupe parlementaire de la France Insoumise a été très efficace pour dénoncer les agissements de Macron et de son parti qui s'appelait désormais LREM, entraînant en réaction une campagne de diabolisation sans précédent de la presse bourgeoise dont les hurlements hystériques prétendaient que si la FI dénonçait ce qui se passait, cela voulait dire qu'elle était contre la police en général ; en revanche, nous-mêmes étions beaucoup moins présents sur le terrain pour parer ces attaques. C'était aussi mon cas, ayant enfin obtenu un emploi durable en 2018.
C'est ainsi qu'en dépit d'un contexte social explosif, nous sommes tombés de haut lors des élections européennes de 2019. La campagne s'annonçait pourtant prometteuse : le comité électoral de la FI avait fait le choix du renouvellement en donnant la tête de liste à une nouvelle venue en politique, Manon Aubry, la jeune porte-parole de l'association OXFAM, et ce qui restait de l'aile gauche du PS, dirigé par Emmanuel Maurel et Marie-Noëlle Lienemann, nous avait rejoints en créant un parti politique du nom de Gauche Républicaine et Socialiste. Notre fragilité sur le terrain était cependant telle que cela s'est avéré dérisoire face au rouleau-compresseur du matraquage médiatique, qui a culminé lors de la perquisition au siège de la FI où la police s'est tranquillement emparée des ordinateurs d'un parti d'opposition sans aucun contrôle sur la base d'accusations d'emplois fictifs lancées par le FN pour détourner l'attention de celles qui pesaient sur lui ; les images d'un Jean-Luc Mélenchon furieux, criant aux policiers "La République, c'est moi ! Ma personne est sacrée !" (en référence aux garanties dont bénéficiaient les tribuns de la plèbe dans la République romaine) ont été diffusées en boucle à la télévision dans le but d'effrayer les classes moyennes. Ce n'est que bien après que la diffusion de l'enregistrement complet montrerait que Mélenchon avait au contraire été patient et conciliant pendant l'essentiel de la perquisition.
La bourgeoisie atteignit son objectif : libéré de la pression du vote stratégique par le scrutin proportionnel, l'électorat traditionnel du PS aux élections européennes se reporta sur Europe Écologie-Les Verts, remettant en selle un Yannick Jadot qui en profitait pour surenchérir à droite en critiquant le statut des fonctionnaires ou en vantant les mérites de l'économie de marché. La FI, quant à elle, retomba à 6%, c'est à dire, par une étrange malédiction, le score du Front de Gauche aux européennes 2009 et 2014.
VII/ Les années grises
La situation se dégrada encore fin 2019, aussi bien en interne qu'en externe, lorsque la France Insoumise accepta de se rendre à une manifestation contre l'islamophobie en dépit du risque qu'y soient aussi présents des islamistes ou d'autres personnages douteux. La manifestation fit évidemment l'objet d'un déchaînement médiatique, la presse bourgeoise et la droite dans son ensemble se livrant depuis les attentats de 2015 à un matraquage médiatique continu sur la menace représentée selon eux par les musulmans en France, nourri de polémiques régulières sur les vêtements qu'avaient le droit de porter ou non les femmes musulmanes ou la recherche de signes de radicalisation réels ou imaginaires ; elle fut néanmoins aussi attaquée par le milieu des indigénistes français, construisant leur antiracisme sur une identité et la rupture avec la gauche, qui eux reprochaient à la manifestation d'avoir accepté la France Insoumise et même le chant de la Marseillaise. En interne aussi, il y eut des polémiques virulentes : c'était en partie à cause des groupes réactionnaires présents à la manifestation mais aussi parce que le PG avait longtemps refusé d'employer le mot "islamophobie", considérant que celui-ci risquait de créer une confusion avec la critique légitime d'une religion, Mélenchon et Éric Coquerel préféraient à cette époque parler de "racisme anti-musulmans" ; certains militants estimèrent qu'accepter l'emploi du mot "islamophobie" revenait à créer un terrain favorable aux islamistes, polémique qui ressemblait étrangement à celle sur notre usage du drapeau français mais en inversée. La FI avait donc pris un risque substantiel en participant à cette manifestation ; Jean-Luc Mélenchon considérait néanmoins que compte tenu de la multiplication des actes racistes et de l'intensification de la propagande islamophobe, il ne pouvait plus être question de pinailler. Cela coûta très cher à la France Insoumise, qui fait encore à ce jour l'objet de grandes campagnes de calomnies l'accusant d'appartenir à la fameuse chimère de l'"islamo-gauchisme", néanmoins elle avait accompli quelque chose d'important : elle avait prouvé qu'elle ne cédait pas, qu'elle était prête à affronter les tempêtes médiatiques et que l'antiracisme n'était pas une variable d'ajustement pour elle. Cela eut une importance pour beaucoup d'électeurs, en particulier jeunes, et même les indigénistes finirent par changer totalement de ton à son égard pour ne pas être marginalisés auprès des gens racisés, dans un de ces virages à 180° dont Houria Bouteldja avait le secret.
Contrairement à ce qu'en dirent les uns et les autres, il n'y eut pourtant pas l'ombre d'un changement dans le programme de la FI concernant la laïcité. À ce jour, elle est toujours restée sur la même position depuis sa création : abrogation de la loi Debré pour ne plus financer l'enseignement confessionnel, refus des signes religieux pour les élus et les fonctionnaires dans le cadre de leurs fonctions, refus du financement public des cultes, extension de la loi de 1905 à l'Alsace-Moselle et à Mayotte.
Le courage qu'avait montré la FI ne paya guère aux élections locales pour une raison simple : celles-ci furent marquées par une abstention record, due à la fois au contexte de la pandémie de coronavirus et à l'écœurement sans espoir des électeurs vis-à-vis d'une politique qui ne faisait plus que les brutaliser de toutes les façons possibles et imaginables ; cette abstention était colossale chez les jeunes et les classes populaires. La FI aggrava encore sa situation en n'ayant pas de stratégie nationale claire, les alliances aux élections municipales aussi bien que régionales furent à géométrie variable ; nous en fîmes particulièrement les frais à Lyon où le comité électoral choisit d'accorder son soutien à la liste Lyon En Commun dirigée par l'ancienne maire du premier arrondissement Nathalie Perrin-Gilbert alors que celle-ci en avait exclu la quasi-totalité des insoumis, ce qui choqua de nombreux camarades, d'autant que la suite montrerait que Perrin-Gilbert n'était pas du tout un appui fiable. La seule bouffée d'air frais dans cette grisaille fut le score de 11% obtenu par une liste d'alliance FI-NPA avec des Gilets Jaunes à Bordeaux, conduite par l'ancien (et futur) candidat à l'élection présidentielle Philippe Poutou ; la reconduction de cette alliance à l'échelle régionale avec l'insoumise Clémence Guetté en tête de liste ne parvint néanmoins pas à reproduire ce succès.
Le slogan du premier quinquennat de Macron aurait pu être "La guerre dans la rue, la paix dans les urnes". Après les Gilets Jaunes, ce fut la première tentative de réforme des retraites de Macron qui souleva une grève longue et massive à laquelle prirent part même les plus modérées des centrales syndicales (hors-syndicats jaunes) telles que la CFDT, la CFTC ou la CFE-CGC. Après que cette réforme ait été retirée dans le contexte de la pandémie, ce furent des mouvements hétéroclites contre les mesures sanitaires liberticides – ces mobilisations étaient bien plus contestables et leurs revendications floues, toutefois leur existence attestait que le pouvoir politique était toujours aussi détesté. Lorsqu'il s'agissait de voter, en revanche, l'abstention gigantesque ne laissait filtrer que les partis les plus proches de l'ordre établi : LR et l'UDI avaient la mainmise sur les communes, EELV s’enorgueillissant pour sa part de ses succès dans les grandes agglomérations comme Lyon ; aux élections régionales, les deux partis gagnants furent LR et le PS, ceux-là même qui s'étaient totalement effondrés à l'échelle nationale ! En dépit de la dure lutte qui s'annonçait, nous savions qu'il y avait là un décalage flagrant avec la réalité et que celle-ci finirait par rattraper nos adversaires.
VIII/ Construire l'Union Populaire
Jean-Luc Mélenchon lui-même nous a présenté son analyse au Conseil National du Parti de Gauche, où j'avais été élu délégué en 2018 : il nous a expliqué qu'il n'avait pas encore décidé s'il voulait être candidat ou non compte tenu de l'épreuve que cela représentait ; mais qu'il pensait que pour cette élection, il faudrait quelqu'un qui apparaisse comme expérimenté, la confiance envers un nouveau venu n'étant probablement plus de mise après le quinquennat de Macron alors que nous étions enfoncés dans une crise sanitaire qui débouchait à son tour sur une crise économique ; que l'extrême fragmentation des candidatures qui s'annonçait (on commençait à parler d'une candidature d'Éric Zemmour à l'extrême-droite, du retour d'Arnaud Montebourg et de Christiane Taubira...) finirait par conduire à un vote stratégique pour seulement quelques candidatures sûres d'obtenir un score à deux chiffres ; et enfin, que nous devrions faire cette campagne d'une façon plus consensuelle qu'en 2017 car nous avions fait "une telle provision de clivages" que nous n'avions plus besoin de dire des choses clivantes pour mobiliser notre camp, alors qu'en revanche des gens pouvaient être convaincus par des mesures économiques de bon sens. Convaincu par son analyse, j'ai voté pour la résolution par laquelle le Parti de Gauche lui demandait de se présenter à l'élection présidentielle.
Encore au milieu de la grisaille, Jean-Luc Mélenchon a fini par annoncer sa candidature à l'élection présidentielle de 2022 dès la fin 2020. La campagne présidentielle ne pouvait toutefois pas encore commencer sur le terrain : nous sommes restés pour une année encore prisonniers du jeu insupportable des confinements à répétition. Nous ne savions en outre pas encore quelle forme organisationnelle prendrait la campagne.
Au niveau du Parti de Gauche se tint en 2021 un congrès virtuel, le confinement nous empêchant de nous réunir physiquement ; nous ne voulions pas attendre sa levée pour nous mettre d'accord sur la conduite à tenir, contrairement aux autres partis. Ce congrès en visioconférence était techniquement et humainement très frustrant. Politiquement, il n'aboutit pas à grand chose, hormis acter le soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon ainsi qu'une révision appréciable de notre Manifeste pour l'écosocialisme – des amendements de ma plume ont été adoptés pour que soient mentionnées clairement la lutte des classes ainsi que nos objectifs de nationalisation sous contrôle démocratique, notamment du secteur bancaire. Le congrès fit en revanche apparaître apparaître tout le malaise qui existait sur la question de l'organisation : une plate-forme alternative à celle de la direction sortante fut montée de bric et de broc pour proposer de revivifier le PG en le dotant d'outils autonomes de ceux de la FI, notamment en termes de presse militante, considérant que la forme gazeuse n'était pas tenable ; je n'étais pas d'accord avec ses initiateurs sur l'idée de distancier le PG de la FI mais il me paraissait tout de même clair que nous devions faire le travail théorique et d'implantation que la FI ne faisait pas, j'ai donc accepté de parrainer cette plate-forme en tant que conseiller national, d'autant plus qu'il me paraissait souhaitable qu'il y ait débat. La manière très contestable dont elle fut écartée n'arrangeait rien. Le texte final adopté lors du congrès porte lui aussi la trace de ces interrogations puisqu'il mentionne la nécessité pour la FI de muter en "un mouvement plus large" : mais comment ?
La campagne présidentielle pour 2022 a progressivement été lancée au cours de l'année 2021, par tâtonnements. Une application mobile du nom d'Action Populaire a été créée pour faciliter l'organisation militante, de bizarres affiches jaunes et violettes sont apparues avec un slogan "Nous sommes pour !", puis finalement un nouveau nom "Union Populaire" avec une charte graphique en violet, rompant avec le bleu-blanc-rouge de 2017 sans revenir non plus aux couleurs traditionnelles de la gauche. Cela signifiait-il que la FI faisait partie de l'Union Populaire mais n'y était pas seule ? Mais dans ce cas, quelle différence entre l'Union Populaire et la FI puisqu'il suffisait de s'inscrire en ligne pour participer à la seconde ? Mystère. Mais au fond, peu importait.
Cette fois, le premier vrai meeting de campagne à Paris n'a pas eu lieu en juin place Stalingrad mais en décembre dans une salle à La Défense pour environ cinq mille personnes. C'était peu mais ce n'était que le début de la reconstruction alors que la pandémie n'était pas finie. Comme le nom et les couleurs, le discours avait changé : en cette période de tourmente, la souveraineté populaire n'était plus le thème dominant ; ce seraient les mesures économiques concrètes, encadrement des prix, hausse des bas salaires, retour de la retraite à soixante ans, justice fiscale, afin que tout le monde puisse voir ce que notre programme aurait de protecteur dans l'explosion de l'inflation. Le programme avait lui aussi subi un changement de taille : la désobéissance aux traités européens devenait le "plan B", le "plan A" n'étant plus que la renégociation ; la sortie de l'Union Européenne, fut-ce à plusieurs, n'était plus à l'ordre du jour, ce qui était un problème pour moi mais que je pouvais comprendre, le choc d'inflation consécutif à une sortie de l'euro pouvant s'avérer mortel dans le contexte économique où nous nous trouvions. Les références au populisme, quant à elles, étaient totalement passées de saison alors que le mouvement contre la réforme des retraites de 2019-2020 avaient remis les revendications de classe au cœur de la politique, d'autant que les promoteurs de cette pensée avaient pour beaucoup quitté la FI pour se lancer dans une hasardeuse campagne d'Arnaud Montebourg. Mélenchon présentait en outre dans le meeting un "Parlement de l'Union Populaire" regroupant des personnalités de la société civile soutenant le mouvement (écrivains comme Annie Ernaux, chercheurs comme le sociologue Razmig Keucheyan, dirigeants associatifs comme Aurélie Trouvé d'ATTAC...) mais aussi les dirigeants des organisations politiques participant à la FI, dont le PG – il y avait donc visiblement une volonté d'établir une forme de représentativité de la gauche et d'intégrer.
Nous savions que la bataille serait rude : le même jour, Éric Zemmour tenait son meeting de lancement de campagne avec seize mille personnes, ce qui était du jamais vu depuis longtemps pour l'extrême-droite ; il bénéficiait d'un matraquage médiatique extraordinaire digne de celui en faveur d'Emmanuel Macron en 2016-2017. Mais nous ne lâcherions pas.
Conclusion
Cette force que ses adversaires n'ont pas su voir venir non plus à l'élection présidentielle 2022, la FI la doit à la ténacité de sa ligne politique, garantie pour les électeurs qu'ils ne seront pas trahis, ainsi qu'à sa capacité à adapter sa communication aux enjeux saillants du moment, qu'elle doit au maintien d'analyses en termes de conditions matérielles d'existence et d'opposition de classes là où d'autres se fient aux sondages d'opinion et aux enquêtes d'intention de vote sans aucun recul méthodologique. Cela ne fait assurément pas d'elle une organisation parfaite, loin s'en faut, mais puissent ce courage et cette clarté politique durer longtemps encore à gauche.
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